Décarbonation des bâtiments

Jan 17, 2022

Par Florian Pedroli, pour l’Accélérateur de transition

La décarbonation des bâtiments est une priorité

Le secteur des bâtiments est le troisième secteur en émissions de gaz à effet de serre au Canada (12% des émissions) et au Québec (10% des émissions). La maturité technologique des solutions bas carbone pour chauffer les bâtiments, et tout particulièrement les pompes à chaleur, en fait l’un des secteurs les plus faciles à décarboner au Canada, surtout que près de 80% de l’électricité consommée au Canada est déjà bas-carbone. De ce fait, pour atteindre l’objectif canadien de carboneutralité en 2050, les bâtiments doivent éliminer les énergies fossiles comme sources d’énergie bien avant 2050.

La tendance actuelle n’est pas la bonne

Pour autant, la tendance ne va pas dans le bon sens. Les émissions du secteur ont baissé de 3 Mt.eq.CO2 entre 2005 et 2016 (-3,5%) mais ont augmenté de 10 Mt.eq.CO2 entre 2016 et 2019 (+12%). Cela s’explique à la fois par mauvaise compréhension des enjeux, notamment des implications de la carboneutralité, et par une situation qui avantage le statut quo de manière structurelle.

Les transformations nécessaires pour atteindre la carboneutralité sont mal comprises par la majorité des acteurs du secteur des bâtiments. En particulier, l’élimination complète du gaz naturel comme source d’énergie pour les bâtiments est très peu envisagée alors que c’est le seul chemin permettant d’atteindre les objectifs climatiques dans le secteur. L’efficacité énergétique seule, avec le chauffage au gaz très efficace, ou la biénergie (chauffage au gaz en période de grand froid et électrique le reste du temps) ne sont pas des solutions permettant d’atteindre la carboneutralité. Malgré cela, celles-ci sont largement mises en avant par les responsables politiques, les fournisseurs d’énergie ou encore les professionnels du secteur.

Le replacement du gaz naturel par du gaz naturel renouvelable (GNR), issu de la biomasse et générant des émissions de GES presque nulles sur son cycle de vie est certes formellement acceptable. Sans surprise, cette source potentielle d’énergie est utilisée par des acteurs de nombreux secteurs (transport, industrie, bâtiments, production d’électricité, etc) pour éviter de remettre en question les modèles techniques et économiques. Toutefois, cette solution se heurte aux ressources limitées en biomasse au Canada qui ne sont pas suffisantes pour remplacer l’ensemble du gaz naturel et, encore moins, répondre à la demande dans de nouveaux créneaux. Pour respecter les objectifs de carboneutralité, le GNR doit être réservé pour répondre aux besoins les plus compliqués à décarboner ou dans des systèmes centralisés qui permettent le captage et la séquestration du carbone, tels que la production d’électricité, pour avoir des émissions de GES négatives sur l’ensemble du cycle de vie. Le secteur des bâtiments ne répond à aucun de ces critères et ne doit donc pas compter sur cette source d’énergie pour se décarboner, comme le montre les modélisations effectuées par l’Institut de l’énergie Trottier[1].

Tous les acteurs ont une part de responsabilité

En refusant d’admettre que le gaz naturel doit complètement disparaitre comme source d’énergie dans les bâtiments, les acteurs évitent de remettre en question leur mode de fonctionnement tout en consolidant le rôle de ce combustible fossile. Ainsi, les fournisseurs d’électricité choisissent de compter sur les fournisseurs de gaz pour s’occuper de la pointe électrique. Les gouvernements attendent que les solutions décarbonées s’imposent d’elles-mêmes pour interdire les chaudières aux énergies fossiles. Les professionnels du bâtiment continuent de construire et rénover les bâtiments avec les technologies avec lesquelles ils sont habitués de travailler, soit principalement les chaudières au gaz. 

Une prise de responsabilité est d’autant plus urgente que les systèmes de chauffage ont des durées de vie très souvent supérieures à 20-25 ans. Cela signifie que les chaudières au gaz naturel installées dans les années à venir fonctionneront encore en 2050. Nous n’avons donc pas le temps d’attendre que toutes les planètes soient alignées pour s’engager dans une trajectoire qui assure la carboneutralité.

Les mesures nécessaires sont connues

La solution la moins chère pour décarboner les bâtiments est d’électrifier le chauffage avec des pompes à chaleur, qui permettent d’avoir des efficacités supérieures à 100%. Le déploiement de cette technologie nécessite que les acteurs s’engagent dans cette voie et prennent les mesures nécessaires. Les fournisseurs d’électricité doivent investir massivement dans la production d’électricité décarbonée et dans la consolidation du réseau électrique pour assurer l’approvisionnement électrique de l’intégralité des bâtiments. Les gouvernements doivent interdire les nouvelles chaudières fossiles et imposer leur remplacement par des solutions bas carbone, compatibles avec les ressources énergétiques canadiennes. Les professionnels du bâtiment doivent se former aux technologies bas carbones et encourager leurs clients à les installer.  

Les actions de l’Accélérateur de transition

Pour faire évoluer cette situation, davantage détaillée dans le dernier rapport de Florian Pedroli et Normand Mousseau dans le cas du Québec Enjeux, leviers et freins à la décarbonation des bâtiments commerciaux et institutionnels au Québec, l’Accélérateur de transition a décidé de lancer deux initiatives. La première, spécifique au Québec, consiste à mettre en place une stratégie visant à aider Hydro-Québec, le fournisseur d’électricité de la province, et le gouvernement québécois à mieux comprendre que le plan de décarbonation actuel est davantage une impasse qu’une solution. Cette initiative cherche également à amener une révision du plan stratégique afin qu’il intègre des investissements dans les capacités de production et dans le réseau électrique pour les 30 prochaines années qui soient compatibles avec l’atteinte de la carboneutralité. La deuxième initiative consiste à identifier et rassembler les acteurs qui ont intérêt à ce que les pompes à chaleur et les solutions de gestion de la pointe se développent au Canada pour travailler ensemble au déploiement de ces technologies, en s’inspirant des travaux menés par l’Accélérateur de transition sur l’hydrogène et les voitures zéro émissions.  

[1] https://iet.polymtl.ca/perspectives-energetiques/